Parentalité positive et éducation bienveillante

Être parent, ça s’apprend !

citation.pngExtrait d’une entrevue avec Shalom pratique, automne 2018

SP : On dit de vous que vous êtes la Isabelle Filliozat du Québec ?Flattée ou agacée ?
MM : Lorsque les gens me comparent Isabelle Filliozat, je comprends par là
que mon approche se fonde dans la relation d’attachement et tient
compte des besoins des enfants. Elle se distingue alors radicalement
de celle proposée plus communément en Amérique du Nord qui se
caractérise par la punition et la récompense.

Pour aimer, on commence par s’aimer soi. Pour respecter les autres, on commence par se respecter soi. Pour prendre soin des autres, on commence par prendre soin de soi. Pour être bienveillant avec les autres, on commence par être bienveillant avec soi.

SP : Pouvez-nous nous raconter votre parcours ? Comment êtes-vous devenue coach en éducation bienveillante et parentalité positive ?
MM : J’ai eu l’énorme privilège d’être animatrice de La Leche League pendant de
nombreuses années. Cet organisme offre du soutien et une compréhension
empathique de la relation parent-enfant. L’expérience et la sagesse
des membres du réseau international de La Leche League m’ont été
précieuses pour développer la confiance en ma capacité de prendre soin
de mes enfants. Puisque mes enfants et moi sommes particulièrement
sensibles et atypiques, cette approche m’a également permis de tenir
compte de l’unicité de chacun de mes enfants pour créer le meilleur
terreau fertile pour ma famille.

Quelle chance de baigner dans ce milieu ! J’ai appris à être l’écoute
de mes besoins, de ceux de mon partenaire et de mes enfants. J’ai
appris à guider mes enfants avec amour et à pratiquer une
communication collaborative.

Je me suis alors formée à plusieurs approches tant pour les adultes
que pour les enfants dans le but d’offrir des formations et de
l’accompagnement pour parents d’enfants et d’adultes atypiques.

Mais lorsque mon aîné a vécu de l’intimidation à l’école, et lorsque
j’ai vu comment l’école gérait la situation, j’ai monté en trois mois
ce que je comptais bâtir en trois ans. En 2012, le projet proposait
des formations et des ateliers ancrés dans la théorie de
l’attachement et la communication consciente offrant un autre regard
sur la relation parent-adulte et des outils concrets enracinés dans la
bienveillance.

SP : Quelle est la différence entre l’éducation bienveillante et la
parentalité positive ?
MM : La parentalité positive s’adresse aux parents, tandis que l’éducation
bienveillante à tout adulte travaillant avec des enfants.

SP : Existe-t-il des règles à suivre ou s’agit-il plus d’un état d’esprit ?
MM : La parentalité positive est une des nombreuses facettes de la
non-violence. C’est effectivement un état d’être qui repose sur le
principe que tout être est digne d’amour et de respect, peu importe la
situation. Si une personne a des comportements désagréables, c’est
qu’il y a une raison.

Il n’y a rien de bisounours à la non-violence, car c’est une pratique
qui demande énormément de travail sur soi, d’introspection et de
courage pour rentrer en dialogue – peu importe la situation -, et se dire
les vraies choses avec respect pour soi et les autres.

S’il y a une règle à suivre, c’est celle-ci : pour aimer, on commence
par s’aimer soi. Pour respecter les autres, on commence par se
respecter soi. Pour prendre soin des autres, on commence par prendre
soin de soi. Pour être bienveillant avec les autres, on commence par
être bienveillant avec soi.

SP :  Tous les parents ont la volonté d’être de bonnes mères ou de bons pères pour leurs enfants. Pourtant Isabelle Filiozat a écrit : « il
n’y a pas de parent parfait ». Que peut donc apporter cette approche de parentalité positive ?

MM: Oui, il n’y a pas de parent parfait. Et tant mieux ! Quel modèle
merveilleux nous offrons à nos enfants que de faire des erreurs et
d’apprendre d’elles ! Nous leur montrons que l’erreur fait partie de
nos apprentissages humains. Quel soulagement !

Crier n’est qu’un symptôme de quelque chose de plus profond.

La non-violence est un changement de regard sur soi et les autres.
Plutôt que de nous juger comme étant bon ou mauvais et nous punir de
mal agir, nous cherchons à comprendre ce qui motive nos comportements
: observer au-delà de ces symptômes pour voir ce qui se cache
derrière. Marshall Rosenberg, fondateur de la communication
non violente explique que toute crise est l’expression d’un besoin
inassouvi.

Plutôt que de corriger un comportement, la parentalité positive à
élucider sa raison d’être pour pouvoir créer de réel changement
durable.

La plupart des parents se sentent « mauvais parents » lorsqu’ils
crient. Ils se jugent et se punissent de ne pas « bien faire ». Puis,
la plupart que je croise, prenne la décision hâtive de ne plus «
jamais » crier. Est-ce réaliste ? Bien sûr que non. Pour pouvoir
cesser de crier, à comprendre les raisons qui nous mènent à agir
ainsi. La première question à se poser c’est : « Pourquoi je crie ? »

Crier n’est qu’un symptôme de quelque chose de plus profond. Si nous
creusons, et cherchons à comprendre la raison des cris, nous
découvrirons que ce parent est probablement épuisé, stressé ou débordé. Il crie
parce ses besoins sont inassouvis, non parce qu’il est un mauvais parent.
Il a probablement besoin de soutien, de repos physique et mental, et de calme.
Reste à explorer comment il peut tenir compte de ses besoins de
manière respectueuse de soi et des autres.

Comment choisir une stratégie pour avoir du repos dans son quotidien ?
Faire moins d’activités ? Ralentir ? Prendre les marches en nature ?
Dormir davantage ?

À chaque personne de découvrir ce qui marche pour elle.

SP : Certains disent qu’il s’agit d’un phénomène de mode, qu’en pensez-vous ?
MM : Effectivement, je constate que la parentalité positive est en vogue.
Selon moi, elle s’inscrit dans un mouvement qui gagne en popularité,
au même titre que l’écologisme, la décroissance, le végétalisme, etc.
Si nous cherchons à comprendre davantage la raison qui motive cette
mode, nous pouvons observer un grand désir chez plusieurs d’humaniser
les rapports au quotidien, et à plus grande échelle, la société dans
laquelle nous vivons.

Être parent, c’est réapprendre à accueillir nos émotions. C’est réapprendre à se faire confiance. C’est apprendre à communiquer de manière responsable. C’est guérir de nos blessures d’enfance. C’est prendre conscience de nos attentes irréalistes, de nos croyances au sujet de la parentalité et au sujet de soi-même. Alors oui, être
parent, ça s’apprend ! Ou plutôt, ça se réapprend.

SP : Accueillir les émotions de l’enfant, l’apaiser, lui donner confiance, c’est pourtant la base, le rôle de chacun des parents, ça ne s’apprend pas… Pourtant vous dites qu’être parent, ça s’apprend !
MM : Si nous n’étions pas devenus si étrangers à nos émotions, il serait
totalement naturel de les accueillir nos émotions et être présent à
celles des autres. Après tout, les émotions nous servent de compas
intérieur pour nous rendre la vie meilleure. C’est grâce à la peur
éprouvée face à l’annonce d’une tempête que nous nous mobilisons à
nous mettre à l’abri. C’est grâce à la colère éprouvée lorsque
quelqu’un nous dit des mots blessants, que nous nous mobilisons à dire
: « Stop! ».

Pourtant, combien de personnes ont perdu ces réflexes ? J’en rencontre
tout plein dans mon cabinet. Ils ont peur de leurs émotions, car la
plupart ont compris que ce n’était pas OK d’être fâché ou d’être
triste, dès la petite enfance. Combien de personnes se sont fait dire
« Calme-toi! » lorsqu’ils ressentent du stress ? Combien de personnes
ont entendu « Arrête de pleurer ! » ou « Tu es trop sensible! Il faut
s’endurcir! » lorsqu’ils étaient tristes ? Ces messages répétés
finissent par nous influencer et nous font comprendre que nous ne
sommes pas aimés lorsque nous vivons certaines émotions.

Je rencontre plusieurs parents qui ont peur de se fâcher, parce
qu’inconsciemment, ils ont développé la croyance que « ce n’est pas
gentil de se fâcher. »

Et lorsqu’un enfant hurle, la plupart ne savent pas quoi faire. En
fait, j’ai remarqué que plusieurs parents lisent des livres de
parentalité positive pour apprendre à calmer leurs enfants, mais
certainement pas pour les accueillir. C’est si difficile d’accueillir
la colère d’un enfant, si nous ne savons pas comment accueillir notre
propre colère !

Être parent, c’est réapprendre à accueillir nos émotions. C’est
réapprendre à se faire confiance. C’est apprendre à communiquer de
manière responsable. C’est guérir de nos blessures d’enfance. C’est
prendre conscience de nos attentes irréalistes, de nos croyances au
sujet de la parentalité et au sujet de soi-même. Alors oui, être
parent, ça s’apprend ! Ou plutôt, ça se réapprend.

SP : On parle d’éduquer sans autorité ?
MM : C’est éduquer sans autorité coercitive ou écrasante au profit d’une
autorité acquise par la confiance et la considération dans une
relation respectueuse.

SP : Quels conseils donneriez-vous aux parents pour gérer le quotidien ?
MM : Les plus gros défis des parents que je rencontre sont le stress et la
peur de mal faire. Si j’ai une réflexion à proposer aux parents, c’est
que pouvez-vous faire de moins dans votre journée? Comment pouvez-vous
ralentir ? Comment pouvez-vous bien profiter du moment présent et vivre de la joie en famille ?

Nous vivons dans une société où notre valeur est calculée en fonction
de notre performance. Ça devient quasiment un acte de révolte que de
réfléchir par soi-même, de profiter du moment présent et de faire des
choix éclairés qui font sens pour soi.

SP : Pourquoi élever les enfants dans la bienveillance ? Cela n’en fait-il pas des « enfants-rois » ?
MM : Effectivement, il est commun de voir des personnes confondre
bienveillance avec laxisme, ou bonheur avec joie perpétuelle.
Rappelons que répondre aux désirs et envies de nos enfants pour éviter
des crises n’est pas de la bienveillance, mais de l’évitement.

Après tout, il est difficile et parfois effrayant d’accueillir un
enfant en crise ou en larmes. Nous n’aimons pas voir nos petits vivre
de la douleur !

Pourtant, il y a bien des situations qui génèrent inévitablement de la
tristesse ou de la déception : avoir du mal à lacer ses souliers,
tomber par terre, avoir un petit frère, être face à un ami qui ne veut
pas jouer avec nous, manger du brocoli, aller au lit alors qu’il
serait plus amusant de poursuivre son jeu. Et ces déceptions font
partie de la vie. Accueillir cette déception nous permet de
développer de la résilience face à l’adversité.

Et ça fait partie, selon moi, de notre rôle de parents. La
bienveillance est une relation où le parent est tout aussi important
que l’enfant. Notre rôle est celui d’un guide aimant qui comme un
phare éclaire le chemin où l’enfant peut s’épanouir et devenir un
adulte résilient et responsable.

Jesper Juul, dans son dernier livre, que je viens de terminer, 4
valeurs pour réinventer l’éducation
, parle de parents néoromantiques
qu’il définit ainsi : « ils qui ont lu les « bons » livres, mais ont
laissé de côté le chapitre consacré aux conflits inévitables et
nécessaires, par peur que leur enfant vive de la peine ou de la
frustration ». Le thérapeute scandinave rappelle que tristesse,
déception, colère sont « des émotions tout à fait normales et
importantes, qui ne nuisent absolument pas à l’enfant qui les éprouve,
mais le font murir. »