L’imperfection : risquer sa signifiance

par Mitsiko Miller, cpc

PearceDurant la crise du verglas en 1998, j’habitais le Mile-End, tout près du parc Jeanne-Mance où de majestueux arbres centenaires jalonnent encore le chemin longeant le parc. Un épais brouillard nappait la ville d’un voile inquiétant. Et pour ajouter au drame, la ville était plongée dans un noir absolu.
J’entendais au loin un concert cacophonique de sirènes entonner son douloureux chant dans toute la ville. Plus aucune voiture ne sillonnait les routes, plus une personne ne fourmillait les rues. La ville semblait déserte. Le spectacle apocalyptique qui se dessinait sous mes yeux éveillait chez moi à la fois de la curiosité et une certaine crainte. Je constatais avec effarement que sans électricité, nous étions totalement paralysés et cela me fascinait.
Le soir approchait et je marchais sous les arbres en vue de retrouver ma tendre moitié. Sous le poids de la glace, les branches tombaient dans un fracas retentissant sur les voitures. Et, au fur et à mesure que j’avançais sous le crissement des branches, je voyais que ma curiosité cédait la place à une peur viscérale de mourir.
Je ne voulais pas mourir sans avoir vécu! Lorsqu’une branche tomba près de moi, je fermai les yeux dans l’abandon total. Je sentis tout mon corps vibrer de vie. Le poème de Dawna Markova (traduit par Anne Bourrit) décrit si éloquemment mon ressenti dans ce moment:

Je ne mourrai pas après une vie non vécue de Dawna Markova

Je ne mourrai pas après une vie non vécue.
Je ne vivrai pas dans la peur
De tomber ou de prendre feu.
Je fais le choix d’habiter mes journées,
De permettre à ce que je vis de m’ouvrir,
De me rendre moins peureuse,
Plus accessible,
D’assouplir mon cœur
Jusqu’à ce qu’il devienne une aile,
Une torche, une promesse.
Je choisis de prendre le risque de ma signifiance,
De vivre de telle manière que
Ce qui m’arrivera sous forme de graine
Parvienne au suivant sous forme de fleur
Et que ce qui m’est venu sous forme de fleur
Poursuive sa route en tant que fruit.

En un seul instant, je vis tout mon passé et tous mes rêves se bousculer et défiler comme un film. En un seul instant, je me rendis compte qu’il y avait tant de choses que je voulais dire et faire avant de mourir. Aimer et vivre pleinement. Restaurer la relation avec ma mère. Me pardonner, pardonner. Écrire un livre. Élever des enfants. Me marier. Visiter le monde. Contribuer de manière significative à la société. Semer des graines de paix.
Sans mon électricité – le sens que je veux insuffler à ma vie – j’étais paralysée.
Risquer ma signifiance.
Donner du sens à mes actions.
Donner le meilleur de moi-même.
Transmettre en fruits.

Tout d’un coup, avoir une parfaite petite carrière et une parfaite petite vie était illusoire et insignifiant. Tout d’un coup, la perfection était inutile, une illusion m’éloignant de ce qui m’était le plus essentiel. La perfection me catapultait dans mes croyances, la crainte, la comparaison, le passé et l’avenir et les idées reçues – sans jamais vivre dans le moment présent.
La perfection m’intimidait et invitait mes critiques intérieurs à débattre des idées et se disputer sans que le consensus ne soit atteint. Sans que je ne sente l’envie de mettre mes projets en action. Il était devenu, dans ce moment-là, plus important de risquer ma signifiance qu‘entretenir des pensées paralysantes.

Je choisissais d’habiter mes jours. Je choisissais de ne plus perdre de temps avec des détails inutiles. Je choisissais de prendre des risques… au risque d’avoir l’air imparfaite.
Je choisissais de vivre une vie vécue.

S’apprivoiser: cesser de se juger
Bien sûr, j’ai fait… et je fais bien des erreurs, que je regrette souvent: l’humilité, la curiosité et la compassion pour soi sont devenues mes compagnons de route.
Ce sont mes jeunes sensei — mes enfants — qui m’ont appris à renouer avec ces alliés en m’invitant à voir la défaite autrement.
Mes enfants m’ont invitée à lâcher prise. À vivre dans le moment présent. À prioriser la Vie. À vivre dans l’équilibre. À accepter. À incarner à petits pas, la compassion pour moi-même et pour les autres. Et à apprendre de mes erreurs sans me juger.
C’est en observant mes fils croquer la vie à pleines dents que j’ai compris que nous apprenions tous selon un processus d’essais et erreurs. Tous.
L’erreur fait partie intégrante du processus d’apprentissage. Et… contrairement à ce que nous avons parfois l’illusion de croire, nous ne cessons pas d’apprendre à l’âge adulte.

Être créatif: voir l’erreur autrement
Avez-vous déjà observé un jeune enfant jouer?
Ou plutôt, avez-vous vu MES enfants jouer? Ils ne cesseront de construire, détruire et reconstruire une forme en Lego jusqu’à ce qu’ils parviennent à matérialiser exactement ce qu’ils imaginaient dans leur esprit. Sans un brin de découragement, sans jugement de soi, dans un silence impénétrable empreint de patience, de curiosité et de détermination.
Soudain, les citations d’Albert Einstein prirent tout leur sens! Oui, la curiosité! La persévérance!
« Je n’ai pas de talent spécial. Je suis seulement passionnément curieux»
Je comprends maintenant que lorsque je suis passionnée par un projet, animée par la curiosité, lorsque j’y crois, et que je me mets en lien avec ma créativité, j’ose risquer mon importance.
« Ce n’est pas que je suis si intelligent, c’est que je reste plus longtemps avec les problèmes »
Je comprends maintenant que si je m’attarde à un problème en sachant que je le résoudrais à travers un processus d’essais et erreurs, alors je persiste sans me décourager et sans me juger, jusqu’à ce que je trouve une solution.

Le perfectionnisme: une illusion
Cela m’amène à me poser des questions importantes : est-ce que l’idée de rechercher la « perfection » est un concept appris par notre « éducation »? Comment perdons-nous cette inclinaison naturelle à être curieux, créatif et persévérant? Est-ce qu’être perfectionniste est une question de personnalité? Est-ce un amalgame de tout cela? J’imagine. Chose certaine, je rencontre au quotidien des personnes qui, avec mon soutien, tentent de guérir de profondes blessures de leur enfance. Et la plus paralysante habitude que j’ai constatée est la crainte de s’exprimer librement et authentiquement de peur de déplaire, d’être jugé, de subir des sanctions ou d’être mis à l’écart pour avoir fait une « erreur ».
Ce constat évoque l’essence d’une de mes citations préférées de Joseph Chilton Pearce: « Pour vivre une vie créative, nous devons cesser d’avoir peur de se tromper. »

Je rêve d’un monde où nous sommes en lien avec notre créativité, où nous voyons toutes les erreurs comme des occasions d’apprendre et d’ajuster son tir.
Je rêve d’un monde où nous sommes tendre avec soi et avons confiance que nous pouvons nous exprimer librement. Où en privilégiant la curiosité, la persévérance, nous risquons notre signifiance. Car, comme Dorothy Thompson l’expose: « c’est lorsque nous n’avons plus peur que nous commençons à vivre. »

© Mitsiko Miller, 2014. Toute œuvre originale jouit de la protection d’un droit d’auteur. Veuillez me demander la permission avant de reproduire une partie ou la totalité de cet article.

Mitsiko Miller est coach et mère parfaitement imparfaite de deux maîtres zen. Avec Projet famille en harmonie, elle accompagne adultes et enfants pour vivre leur harmonie. Suivez son blogue.

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8 thoughts on “L’imperfection : risquer sa signifiance

  1. Magnifique. Exactement ce que je ressens. Mille mercis de mettre en mots ce que j’éprouve et ce qui fait mon chemin actuellement. Si j’habitais Montréal, où j’ai vécu pendant une année il y a bien longtemps, j’aurais grand bonheur à partager vos stages. En pensée par le cœur et les airs, Blandine PS: je fais faire circuler ce magnifique poème de Dawna Markova

  2. Ping : être (parfait) ou ne pas être (parfait), telle est la question | Blablabambini

  3. Bonjour Mitsiko,
    merci pour votre témoignage, votre partage… je me sens complétement en phase avec vos mots… et donc merci! J’y suis arrivée par hasard…enfin… non il n’y a pas de hasard!

    Et merci pour votre élan, votre envie de réaliser vos rêves… je suis coach aussi et j’ai besoin de me nourrir régulièrement de partages et d’expériences qui me font vibrer.

    Alors je vous dis « encore », « encore »… comme une petite fille!

    Belle journée rayonnante!
    Valérie

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