Être cygne dans un monde de canards

Salomépar Mitsiko Miller, cpc

Il y a beaucoup de parents de jeunes enfants qui sont paralysés de peur lorsqu’ils pensent à l’intimidation que pourrait éventuellement vivre leur enfant à l’école. Et pour cause, cette réalité touche tant de jeunes et d’adultes, au quotidien. Elle crée tant de souffrances et marque profondément l’estime de ceux qui goûtent à l’exclusion.
Dans un souci de protéger leurs enfants (ce fut mon cas), certains parents choisissent des avenues plus constructives (l’école-maison et les écoles alternatives ou démocratiques) dans l’espoir d’épargner leur enfant d’un supplice inutile… pour découvrir que la violence dans notre société existe partout et sous différentes formes.

Tu es un cygne: ces mots dictés par l’intuition de ma mère ont transformé mon désespoir et impuissance en résilience et confiance

Célébrer la diversité: un geste peu naturel
Notre société engendre des violences ordinaires dont nous ne sommes même pas conscients. Le harcèlement au travail. Les comportements passif-agressif. L’exclusion. Le silence de la femme qui boude son partenaire. Le manque d’écoute, l’absence d’empathie et d’ouverture au dialogue. Le plus déroutant pour moi, est le manque de cohérence et d’alignement entre les valeurs idéalisées et les actions des personnes qui les verbalisent. Bien sûr, il y a la pression de se conformer qui est, selon moi, une forme extrême de violence – qu’elle soit issue de la masse ou de mouvements radicaux. Nous ne serons pas à l’abri de la violence tant que nous ne changerons notre paradigme de conscience. Tant que nous nous fierons à des repères extérieurs pour définir notre propre valeur et notre être.

Changer de paradigme: passer de pouvoir sur à pouvoir avec
Einstein disait qu’on ne peut pas résoudre un problème avec le même type de pensée que celle qui l’a créé. Dans ce cas, je crois qu’il nous faut repenser notre manière de concevoir le pouvoir.

Notre société mise sur le « pouvoir sur » (autorité et coercition): c’est-à-dire qu’elle repose sur un schème de pensées binaires (J’ai raison, donc tu as tort ou Tu mérites d’être puni parce que tu es dans l’erreur) et des croyances qu’une seule manière de vivre est possible qu’il faut imposer aux autres pour assurer le bonheur de tous. Tous ceux qui ne s’y conforment pas sont exclus ou vivront forcément le malheur. Cela s’applique autant pour les milieux qui suivent la masse que ceux considérés radicaux.

Pour changer ce mode de fonctionnement, il est important de s’ouvrir au « pouvoir avec » où chacun apporte consciemment ses dons pour contribuer, avec l’équilibre, à faire avancer l’humanité, dans un dialogue authentique et une considération des besoins de tous. Pour avoir été dans plusieurs mouvements pour le changement social, je suis consciente que nous avons beaucoup de travail sur soi et sur le collectif à entreprendre, avant d’y parvenir. :/

Être le changement, une âme à la fois
Alors, on fait quoi, en attendant?
Être le changement. Une personne à la fois. Vivre le « pouvoir avec » avec soi, avec notre partenaire, avec nos enfants, avec notre communauté. Modeler cette manière de vivre. Éveiller notre entourage à la magie de la « troisième voie » (la non-violence).
Être à l’écoute de soi et de nos proches pour vivre dans le respect et la célébration de nos besoins respectifs. Voir la richesse de la diversité et de l’interdépendance.

Mais revenons à l’intimidation.

Comment pouvons-nous soutenir nos enfants si la violence est partout?
Comment?????? En les laissant savoir qu’ils sont aimés tels qu’ils sont. En les écoutant. En nommant ce qui se passe. En leur laissant savoir qu’ils appartiennent. Que nous sommes reconnaissants de leurs dons et de leurs contributions dans notre famille et notre communauté. Qu’ils sont en sécurité avec nous. Que nous avons confiance en leur capacité.

Je peux vous parler de mon histoire. Sans doute, seriez-vous incapable de tolérer le degré de souffrances que je partagerais avec vous, alors je vous épargne les détails. De toute façon, j’éveillerais des peurs qui vous commanderaient inconsciemment d’éteindre votre ordinateur sur le champ.

Pour résumer: à huit ans, je me suis réfugiée dans mon monde intérieur sous ma carapace de porc-épic, en faisant le vœu de ne plus parler aux êtres humains (à part si j’y étais obligée), parce que vivre avec eux, était source d’une trop grande douleur pour moi. Mes tentatives d’enfant de rentrer en contact avec cette espèce se résumaient à une pléiade d’échecs et de malentendus. Je voulais célébrer la diversité, fêter l’amitié et la présence. Et ce que je voyais autour de moi n’était que division et souffrance. On me rappelait que j’étais métissée dans un monde de blancs. On me rappelait que j’étais « sauvage » dans un monde « civilisé ». On me rappelait que j’étais un frog (grenouille=francophone) dans un quartier anglophone. On me rappelait qu’être passionnée par la lecture n’était pas cool. On me rappelait que d’être solitaire était weird. On me rappelait que s’intéresser à la spiritualité dans un monde traumatisé par la religion était inacceptable. On me rappelait qu’une fille ne grimpait pas dans les arbres. On me rappelait que la société voyait les asiatiques comme intelligents et soumis. Il fallait me conformer à ces concepts.

Ce sont les milliards de deuils que j’ai vécus nichée dans mon bouleau magique et mon pommier enchanté dans le fond du jardin ou en sanglotant en cadence avec le galop de mon cheval au milieu de la forêt majestueuse. Les autres êtres vivants étaient franchement les seuls à me comprendre totalement.

Vous vous demandez sans doute pourquoi je gardais tout ça pour moi? Parce que j’étais incapable de mettre des mots sur mon vécu.

Le pouvoir des mots et de l’écoute
La souffrance s’est transformée en douleur supportable le jour où ma mère, inquiète face à mon mutisme féroce et ma solitude qu’elle devinait forcée, m’a racontée l’histoire du vilain petit canard.
Puis elle m’a chuchoté à l’oreille : « Ma chérie, tu es un cygne. Ne l’oublie pas. Tu es différente parce que tu es unique. Nous sommes tous différents et c’est beau. Je t’aime. » Je n’ai rien dit, enfermée dans ma carapace et mes mécanismes de défense. Il me semble avoir feint l’indifférence et avoir balancé un : « Je m’en fous complètement! » désinvolte pour sauver ma dignité et mon honneur si échaudés depuis trop longtemps. Je n’ai pleuré aucune larme devant elle. Pourtant, l’enfant intérieur en moi qui avait si peur de se montrer vulnérable, pleurait des océans de gratitude. Et pouvait enfin lâcher prise.

Voici ce que j’aurais voulu dire à ma mère (et je lui ai lu. Nous avons pleuré de joie et soulagement)

Maman,

La vie est trop douloureuse pour moi, en ce moment. Je suis incapable de me mettre en lien avec la douceur et la tendresse qui abondent à l’intérieur de moi. Je souffre trop pour te donner un câlin. Je ne peux survivre qu’en étant un porc-épic, en ce moment.
Mais toi, tu me vois. Tu reconnais ma souffrance. Tu m’acceptes sans exiger que je me confie à toi. Sans me forcer à me montrer vulnérable.

Tu comprends. Je ne suis pas seule.

Merci. Je t’aime moi aussi, même si je ne te le montre pas.

Ce sont ces mots dictés par l’intuition de ma mère qui ont transformés mon désespoir et impuissance en résilience et confiance. Car, enfin un être humain mettait des mots sur ma souffrance. Enfin, un autre être humain me disait que j’appartenais. Enfin, un autre être humain me disait que j’étais digne d’amour, telle que j’étais.
Et c’est ce qui a ravivé les flammes de mon feu sacré.

Je suis digne d’amour uniquement parce que je SUIS.

Ce puissant message d’amour peut aider n’importe quelle personne à surmonter l’exclusion parce qu’elle nomme et reconnaît la souffrance, et rappelle que nous n’avons pas besoin d’être quelqu’un que nous ne sommes pas, pour être merveilleux et digne d’amour.

Mitsiko Miller est coach et mère parfaitement imparfaite de deux maîtres zen. Avec Projet famille en harmonie, elle accompagne adultes et enfants pour les aider à vivre leur harmonie. Suivez son blogue.

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2 thoughts on “Être cygne dans un monde de canards

  1. Ce texte est profondément touchant, j’ai lu la semaine dernière un superbe petit livre pour enfants « la petite casserole d’ Anatole » qui décrit avec beaucoup de poésie et de sensibilité ces situations d’ exclusion que peuvent subir certains enfants et comment une main tendue peut les délivrer de cette souffrance et faire de leurs « défauts » des qualités.

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